Le chêne de Donar à Geismar
Au nord de l’Eder, là où les collines de Hesse s’ouvrent vers la Schwalm, se trouve Fritzlar. En bordure de la ville s’étend Geismar, depuis longtemps un quartier. Là se dressait, veut la tradition, un chêne consacré à Donar — le dieu du tonnerre des Germains, que les Chattes nommaient Thunaer. En l’an 723, le missionnaire anglo-saxon Boniface aurait abattu cet arbre. De son bois il fit bâtir un oratoire pour l’apôtre Pierre. Ainsi commence, dans les récits, l’histoire de Fritzlar.
1 L’arbre des Chattes
Il se nommait Wynfreth quand il naquit vers 673 dans le Wessex anglo-saxon ; il ne devint Boniface qu’à Rome, où le pape Grégoire II lui donna ce nom nouveau et la mission qui allait remplir sa vie : porter la foi aux peuples à l’est du Rhin. Il traversa la Frise et la Thuringe et parvint enfin au pays des Chattes, entre l’Eder et la Fulda.
Là, près d’un lieu que le vieux texte appelle Gaesmere, se dressait l’arbre. Un chêne si vieux que nul ne se souvenait d’un temps sans lui. Consacré à Donar — le dieu au marteau, le maître du tonnerre, que les Chattes nommaient Thunaer. Sous sa couronne les paysans offraient des sacrifices quand l’orage tardait trop ou durait trop. Qui faisait du mal à l’arbre, croyait-on, serait frappé par la foudre avant que la hache pût tomber une seconde fois.
Boniface ne vint pas seul. Des guerriers francs l’accompagnaient, car derrière le missionnaire se tenait la puissance du maire du palais franc. Et il venait avec un plan qui n’était pas une prédication mais une preuve : si le dieu existait, il se défendrait. S’il se taisait, il n’était pas un dieu. Une foule se rassembla dans la clairière — curieux, croyants, moqueurs. Ils venaient voir mourir un étranger.
2 La hache et le silence
La hache tomba. Willibald de Mayence, qui mit le récit par écrit une génération plus tard, raconte que Boniface avait à peine entaillé le tronc lorsqu’un coup de vent venu d’en haut saisit l’arbre immense et l’abattit. La couronne éclata et le tronc se rompit en quatre morceaux de longueur égale, comme si une main invisible l’avait proprement partagé. La foule resta immobile. Il ne vint ni éclair, ni tonnerre, ni voix sortie des nuages.
Dans ce silence, dit la légende, le pays bascula. Ceux qui étaient venus voir mourir un blasphémateur le virent debout, vivant, parmi les copeaux. Le jour même, beaucoup se firent baptiser. Boniface ne fit ni brûler ni traîner au loin le bois : il fit venir des charpentiers. Des poutres du chêne on éleva une maison de prière, en latin un oratorium, et elle fut dédiée à l’apôtre Pierre — l’homme de roc, le porte-clés de Rome.
Voilà le cœur du récit, et c’est plus qu’une anecdote. Le bois du vieux dieu ne fut pas détruit mais réemployé. Le lieu demeura saint ; seul changea le nom de sa sainteté. De tels passages se retrouvent dans toute l’Europe, mais rarement racontés avec autant de netteté qu’ici, à Geismar.
3 De l’oratoire à la cathédrale
Ce qui suivit est mieux attesté que le miracle. Vers 732 naquit près de Fritzlar un monastère consacré à Pierre ; saint Wigbert en fut le premier abbé. Autour du monastère grandit un village, autour du village une ville avec marché, muraille et porte, pendant des siècles propriété des archevêques de Mayence. La double roue de Mayence figure encore dans les armes de la ville.
De l’oratoire de bois de Boniface il ne reste rien. La cathédrale Saint-Pierre qui domine aujourd’hui Fritzlar est bien plus jeune : la basilique romane fut commencée vers 1085-1090, les tours occidentales étaient debout vers 1118, entre 1171 et 1232 suivit une refonte tardo-romane complète avec voûtes, et à partir des années 1290 vinrent s’ajouter les bas-côtés gothiques et le cloître. La pierre sur le bois, siècle après siècle.
Et le chêne lui-même ? Nul ne sait où il se dressait. Aucune trace archéologique, aucune souche, aucune fosse. Tout ce que nous avons, c’est la Vita sancti Bonifatii de Willibald de Mayence, écrite entre 754 et 768 et datée le plus souvent vers 760, à la demande de l’évêque Lull de Mayence. Willibald n’a jamais rencontré Boniface. Son livre est une vie de saint, non un témoignage oculaire : il ne cherche pas à informer mais à convaincre. En 1999, l’association culturelle de Fritzlar a érigé à Geismar un monument montrant Boniface abattant l’arbre, et depuis 2012 on y proteste aussi, au nom de ceux qui voient dans cette hache non une mission mais une violence. Ainsi le chêne tombe à Fritzlar chaque année de nouveau, dans la tête de qui écoute le récit.
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