Hermentaire et le dragon de Draguignan
Au bord de la Nartuby, dans une plaine que ferment les premiers reliefs du haut Var, se tient Draguignan, que l’on appelle depuis toujours la cité du dragon. Une vieille tour à campanile de fer domine ses toits, un dolmen de quarante siècles veille à sa porte, et sur son blason se tord un dragon vaincu. Car la ville garde une légende : celle d’un évêque qui, pour toute arme sa croix et son étole à la main, terrassa le monstre qui hantait ses marais. Les savants la contestent, la ville la chérit, et le dragon, lui, n’a jamais quitté les murs.
1 Le domaine du Drac
Bien avant la légende, il y a la pierre. À l’entrée de la ville, dans la plaine de la Nartuby, se dresse la Pierre de la Fée, un dolmen dont la table repose sur trois piliers depuis près de quarante siècles ; on l’a classée monument historique dès 1889, et les fouilles de 1844 y avaient déjà livré une pointe de flèche en silex et des ossements. Puis vinrent les Romains, leurs domaines agricoles et une voie qui reliait la côte aux Alpes. C’est de cette époque que la ville tiendrait son nom : un domaine gallo-romain, celui d’un certain Draconius, dont la première forme écrite, Drogoniano, apparaît en 909.
Au sixième siècle, sur les vestiges d’une villa antique, s’éleva un lieu de culte puis de pèlerinage, la chapelle Saint-Hermentaire, dédiée au patron de la ville. Au Moyen Âge, le bourg se percha sur son éperon rocheux, autour de la chapelle Saint-Sauveur et de la butte que couronne aujourd’hui la Tour de l’Horloge. Cette tour, bâtie en 1661 sur l’emplacement d’une ancienne forteresse, porte un campanile de fer forgé, ouvragé en 1723 par un artisan de Bargemon ; classée depuis 1926, elle reste le signe le plus reconnaissable de Draguignan.
Au treizième siècle, la cité comtale des comtes catalans s’entoura d’un rempart dont subsistent deux tours porches, parmi lesquelles la Porte des Cordeliers. Au quinzième, Draguignan était devenue la quatrième ville de Provence et portait le titre de ville royale. De ce long passé, la vieille ville a gardé ses ruelles étroites, ses portes et sa tour ; du reste, la légende s’est chargée.
2 Le dragon des marais
On raconte qu’un dragon, chassé des gorges de la Nartuby par une inondation, descendit s’installer dans la vallée. Le monstre s’y trouva bien. Il fit sa proie des malheureux habitants et répandit la terreur dans les marais que laissait la rivière, au point que nul n’osait plus travailler la terre ni mener les bêtes à l’eau.
Contre lui vint l’évêque Hermentaire. Il n’avait ni lance ni épée, seulement sa croix levée et son étole passée au cou. Il marcha droit au repaire du dragon, traça sur lui le signe de la croix, et la bête, domptée, cessa de se débattre. Ainsi le prélat délivra le pays, et l’on dit qu’après sa victoire il fit bâtir sur place une chapelle.
De cette délivrance la ville a fait son emblème. Le dragon terrassé figure sur ses armes, il a donné à Draguignan son surnom de cité du dragon, et la chapelle Saint-Hermentaire, longtemps but de pèlerinage, en garde la mémoire. Le saint est resté le patron de la ville, et son nom, aux fontaines comme aux enseignes, revient sans cesse.
3 Ce que disent les savants
Reste que l’honnêteté a ici sa place. Dans la plus ancienne version de la légende, ce n’est pas Hermentaire qui triomphe du dragon, mais Honorat, le fondateur de l’abbaye de Lérins : le monstre aurait dévoré deux pèlerins qui se rendaient dans son île, et le saint, déjà vainqueur des serpents de Lérins, serait venu l’immobiliser. Ce n’est qu’à la Renaissance que Hermentaire, patron de Draguignan, devint le titulaire du prodige, et qu’il l’est demeuré.
Les érudits, eux, sourient du dragon. Pour le philologue, le nom de la ville ne vient pas d’une bête mais d’un homme : de ce Draconius dont le domaine, Dragonianum, se lit Drogoniano en 909. Pour le géographe, il viendrait plutôt d’un cours d’eau, le Drac, cette rivière que l’imagination provençale a longtemps peuplée d’un génie des eaux, le drac, mi-serpent, mi-dragon. Le mot et le monstre se seraient ainsi confondus, jusqu’à faire d’un simple domaine agricole la cité d’un dragon.
N’empêche que Draguignan ne perd rien à la légende, car elle lui a donné un visage. Qui monte aujourd’hui vers la vieille ville passe sous la Porte des Cordeliers, gravit les ruelles jusqu’à la Tour de l’Horloge, et retrouve partout le dragon : sur une plaque, une fontaine, un blason. Les savants ont raison pour le nom ; la ville, elle, a gardé l’histoire.
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