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Ellezelles, Henegouwen

Le Cortège de Jean-Jean Dou Ballon

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À Ellezelles, aux confins du Hainaut, les anciens racontent encore une procession qui n’en est pas une — un cortège qui se meut entre deux mondes, mené par une figure dont le nom chuchote dans le dialecte local jusqu’à ce jour : Jean-Jean Dou Ballon. C’est une légende enracinée dans le peuple aussi profondément que le carnaval lui-même, qui remonte à une époque où la frontière entre le festif et le surnaturel était encore cheveu-mince.

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1 La voix du ballon

Personne ne sait plus exactement quand Jean-Jean Dou Ballon apparut pour la première fois à Ellezelles. Les anciens racontent que c’est arrivé lors d’une nuit de carnaval, une nuit plus froide qu’à l’ordinaire et où la lune se cachait derrière les nuages. Dans le village, les masques et costumes étaient revêtus comme chaque année, mais cette année quelque chose flottait dans l’air — une tension, comme si la nuit elle-même était sur ses gardes.

De l’obscurité de la ruelle le long de la vieille église surgit une forme. Grande, su rnaturellement grande, vêtue de haillons et de rubans sans couleur — gris, comme l’eau de mer, comme du brouillard. Mais ce qui frappait tous ceux qui la regardaient, c’était la tête : un ballon énorme, gonflez à l’impossible, brillant comme un masque mortuaire et muni de deux trous où devrait se trouver les yeux. Dedans, derrière ces trous, quelque chose bougeait. De la lumière, peut-être. Ou quelque chose qui ressemblait à de la lumière.

Et en ce moment même, Jean-Jean commença à chanter — non pas avec sa bouche, car il n’en avait pas — mais de toutes les parties de son corps à la fois. C’était un chant que les gens ne connaissaient pas, mais où ils entendirent que leur sang se glaçait. C’était un chant de masques qu’on ne peut ôter, de visages perdus, de foules carnavalèsques qui ne rentreraient pas chez elles après la nuit. C’était une invitation, et en même temps un avertissement.

2 Le cortège infini

Cette nuit-là, disent ceux qui en parlent encore — surtout les très vieilles femmes d’Ellezelles qui croyaient dans leur jeunesse avoir vu quelque chose — le village fut rempli de figures costumées. Mais elles n’étaient pas comme les autres années. Elles se mouvaient en synchronie, pas après pas, et ne disaient rien. Elles portaient des masques faits d’un mélange de matériaux : bois, toile, fibres de quelque chose qui avait peut-être vécu. Leurs mouvements étaient fluides, comme s’ils traversaient l’eau, et leurs yeux — s’ils en avaient — étaient fixés sur Jean-Jean Dou Ballon, qui marchait devant eux.

Le cortège s’étendait, s’allongeait, s’étirant jusqu’aux murs du village. Qui l’observait ne pouvait discerner où elle commenç ait ni où elle finissait. Des hommes, des femmes, des enfants — mais aussi d’autres formes, indistinctes, oscillant entre deux silhouettes, comme s’ils étaient moitié dans ce monde et moitié dans un autre. Certains portaient des instruments : des flûtes sans trous, des tambours sans son, du laiton d’un métal inconnu.

Jean-Jean lui-même dansait, se tortillait, sa tête-ballon se balanç ant sur un cou d’une longueur impossible. Parfois le ballon gonflait, parfois il se rétrécissait, parfois il semblait être sur le point de crever de rire qu’on n’entendait pas. Le cortège traversait les rues où le peuple s’était enfermy derrière les portes closes, les ruelles où le soleil ne brille même pas le jour, longeait le cimetière où les pierres tomb ales chuchotaient.

3 Le souvenir qui demeure

Au matin, le cortège ne disparu t pas lentement mais s’évanouia soudainement, comme une chandelle qu’on souffle. Les rues étaient vides. Le village était silencieux. Et dans ce silence, le peuple réalisa quelque chose qui les glaça d’effroi : certains parmi eux connaissaient des gens qui n’étaient pas rentrés chez eux cette nuit-là.

Pas beaucoup. Mais assez pour que l’histoire continue de vivre. Une jeune fille qui était sortie avec des amies le soir, un homme qui avait assisté au carnaval, un enfant de sept ou huit ans — ils avaient simplement disparu. Leurs parents disaient qu’ils étaient partis avec le cortège, qu’ils s’y étaient accrochés comme s’ils en étaient devenus une partie. Ou peut-être, chuchotaient les anciens, avaient-ils toujours été part ie du cortège, même avant que Jean-Jean Dou Ballon avec sa tête-ballon ne les appelle.

Depuis cette nuit — et personne ne sait plus depuis combien de temps, trente ans, cent ans — Jean-Jean apparaît encore lors des nuits de carnaval, surtout les plus sombres. Les jeunes gens en rient, disent que ce sont des contes de vieilles femmes. Mais les anciens sont vigilants. Ils comptent leurs enfants, les tiennent près d’eux. Et cette nuit-là de l’année où le cortège passe — car qui ne le sent pas, même s’il n’y croit pas, le sent passer, le sent comme un froid, un décalage dans l’air, le bruit d’une musique silencieuse — ils murmurent des prières et retiennent leur souffle, espérant que le cortège passera sans emporter ce qu’il veut.

Source: Traditions populaires du Hainaut, traditions carnavalèsques d’Ellezelles
Le saviez-vous? Le carnaval d’Ellezelles, bien que moins célèbre que celui de Binche, partage les mêmes racines médiévales-catholiques et a été utilisé pendant des siècles pour inverser les rôles sociaux et permettre au peuple de parler derrière des masques ce qu’il n’osait dire ouvertement.
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