Saint Denis, l’évêque qui porta sa tête
Au nord de Paris, dans la ville qui porte son nom, s’élève la basilique-cathédrale de Saint-Denis : la première grande église gothique de l’Occident et la nécropole des rois de France. On y vient pour les gisants et pour la lumière que l’abbé Suger fit passer par les verrières. Mais le lieu est plus vieux que la pierre. Sous le dallage repose, dit la tradition, un martyr décapité qui aurait porté sa propre tête jusqu’ici. Entre l’histoire et la légende, saint Denis marche encore.
1 La butte des martyrs
Denis passe pour le premier évêque de Paris, qui se nomme alors Lutèce. Venu d’Italie vers le milieu du troisième siècle, il aurait été envoyé évangéliser la Gaule avec deux compagnons : le prêtre Rustique et le diacre Éleuthère. Grégoire de Tours, au sixième siècle, le range parmi sept évêques dépêchés sous l’empereur Dèce : Gatien à Tours, Trophime à Arles, Paul à Narbonne, Saturnin à Toulouse, Austremoine en Auvergne, Martial à Limoges, et Denis à Paris.
À Lutèce, le gouverneur romain Sisinnius le fit arrêter. Denis fut condamné à avoir la tête tranchée au sommet d’une butte, devant un temple de Mercure. Mais les soldats qui le conduisaient, avec Rustique et Éleuthère, renoncèrent à gravir la pente jusqu’au bout et les décapitèrent à mi-côte, vers 250. De ce supplice la colline garda son nom : mons Martyrum, le mont des martyrs, devenu Montmartre.
La date reste incertaine. L’hagiographie hésite entre la persécution de Dèce, vers 250, et une persécution plus tardive. À l’endroit du martyre s’éleva plus tard une chapelle, puis l’abbaye de Montmartre ; il en subsiste aujourd’hui la crypte du martyrium, rue Yvonne-Le-Tac. Le culte des trois martyrs, lui, est ancien : le martyrologe dit hiéronymien fixe leur fête au 9 octobre.
2 L’homme qui porta sa tête
Ici commence le prodige. Décapité, Denis se serait relevé, aurait ramassé sa tête et, conduit par un ange, aurait poursuivi sa marche. Il s’arrêta pour laver son chef à une source, à l’emplacement de l’actuel square Suzanne-Buisson, puis descendit le versant nord de la butte. Après six kilomètres, il tomba à l’endroit qui porte aujourd’hui son nom, où une veuve pieuse nommée Catulla l’ensevelit.
C’est cette image qui a fait la célébrité de Denis : le plus fameux des saints céphalophores, ceux que l’art représente portant leur propre tête. La légende fut fixée par Hilduin, abbé de Saint-Denis, dans une Passio écrite entre 835 et 840, puis reprise au treizième siècle par Jacques de Voragine dans la Légende dorée.
L’honnêteté oblige à le dire : rien de tout cela n’est avéré. Les martyrs étaient d’ordinaire figurés avec l’instrument de leur supplice, et l’historien se demande si la tête portée ne naquit pas d’une image mal comprise. Hilduin confondit d’ailleurs son saint avec Denys l’Aréopagite, un tout autre personnage. Sur la longueur du trajet, la marquise du Deffand aurait eu ce mot en 1767 : il n’y a que le premier pas qui coûte.
3 De la tombe à la nécropole des rois
Derrière la légende, il y a un vrai tombeau. Le nom de Denis apparaît vers 520 dans la Vie de sainte Geneviève : la patronne de Paris vénérait l’évêque martyr et obtint du clergé parisien qu’une église s’élevât sur sa sépulture, au lieu-dit vicus Catulliacus, à quelques kilomètres au nord de la Seine. Les archéologues restent prudents sur ce premier sanctuaire, mais le site, lui, est bien attesté.
Le reste est de l’histoire. Vers 630, le roi Dagobert dote richement le sanctuaire et choisit d’y être inhumé : il est le premier roi des Francs enseveli à Saint-Denis. Les Carolingiens en font l’une des plus riches abbayes d’Occident. Au douzième siècle, l’abbé Suger y reconstruit le chœur entre 1135 et 1144 et fait entrer, par de vastes verrières et la croisée d’ogives, la lumière qui donnera son nom à l’art gothique.
Dès lors les rois y prennent l’oriflamme avant de partir en guerre, et s’y font enterrer : quarante-deux d’entre eux, avec reines et princes, jusqu’à ce que la Révolution profane les tombes en 1793 et jette leurs cendres en fosse commune. Les gisants furent sauvés, l’église restaurée, et depuis 1966 elle est cathédrale. Chaque 9 octobre on y fête encore celui qui, dit-on, vint mourir ici sa tête dans les mains.
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