La Chambre des Demoiselles d’Étretat
Au-dessus de la plage de galets d’Étretat, deux murailles de craie blanche sortent de la mer. Dans celle du sud, la falaise d’Aval, s’ouvre haut dans la paroi une cavité que l’on appelle la Chambre des Demoiselles. Elle n’est pas grande : un petit cabinet creusé dans la craie, avec vue sur rien d’autre que l’eau et le ciel. Pourquoi un trou dans un rocher porte un tel nom, le pays de Caux le raconte depuis des générations par la même histoire, et elle n’est pas gaie.
1 Les trois dans la craie
À Étretat vivait un marchand qui avait trois filles, nommées dans la plupart des versions Eléonore, Jacinthe et Catherinette. D’autres conteurs en font les enfants d’un vassal du sire d’Étretat ; le village n’a jamais tenu rigueur de ces détails. Sur l’adversaire, toutes les versions s’accordent : le baron de Fréfossé, du nom de la ferme et du vallon sec qui, sur le plateau derrière la falaise, s’appellent encore ainsi. Il était riche, il était craint, et il voulait les trois filles dans son château.
Elles refusèrent, plus d’une fois. Le baron jura alors de les prendre de force. Un soir d’été, il les surprit avec un valet sur le sentier du bord. Les filles s’enfuirent par la falaise et se glissèrent dans une étroite crevasse de la craie, une cavité qu’elles connaissaient. Elles y étaient à l’abri, jusqu’au moment où un pan de roche se détacha au-dessus d’elles et boucha l’ouverture. La craie est tendre ; qui vit ici le sait. Au bout de trois jours, la chambre était silencieuse.
Depuis lors, dit-on, on entend dans la tempête leur plainte entre les rafales, et les pêcheurs voient la nuit, en mer, une lueur dans la paroi où nulle lumière ne devrait être. Par les soirs de brume, trois formes blanches aux bras levés marcheraient au bord de la falaise. Le baron lui-même en fut poursuivi jusqu’à sa mort. Cela tient au genre : le châtiment doit se trouver dans le récit, car dans la vie il venait rarement.
2 Le village sous la falaise
Derrière la légende, il y a un village qui a vécu des siècles de la mer en la redoutant. Étretat n’avait pas de port, seulement une plage de galets en pente raide. On hissait les barques au treuil et on les redescendait de même ; par gros temps, elles restaient bien au-dessus de la laisse de haute mer. La pêche, surtout le hareng et le maquereau, partait par la terre vers Fécamp et Le Havre.
Sur cette même plage se dressaient les caloges : des coques de bateau hors d’usage, retournées ou redressées, coiffées d’un toit de chaume. Elles servaient de remise aux filets, aux bouées, aux aussières et aux outils, et se tenaient d’ordinaire près du treuil de leur propriétaire. Plus tard, le chaume céda la place à des planches goudronnées. Sur les estampes et les photographies des années 1860, elles s’alignent le long du rivage, et Monet en dessina une au pastel. Les dernières véritables ont disparu ; ce que l’on voit aujourd’hui est une reconstitution.
La falaise, elle, reste dangereuse. La craie s’effrite, au pied comme en tête. Qui veut passer par le Trou à l’Homme vers la plage du Jambourg doit connaître la marée, sinon il n’en ressort plus. C’est pourquoi la commune a fermé aux visiteurs, par arrêté d’avril 2025, la Chambre des Demoiselles et plusieurs tunnels, pour risque d’éboulement. L’histoire des trois filles dit à sa manière exactement la même chose.
3 Quand les peintres vinrent
Au dix-neuvième siècle, un second Étretat se posa sur le premier. Eugène Isabey y peignit dès 1824, Delacroix y fit des aquarelles vers 1849, Courbet y travailla en 1869 à ses vagues et à ses falaises. Claude Monet y revint sans cesse entre 1868 et 1916 et donna plus de quatre-vingts toiles de cette côte, la Manneporte et la porte d’Aval en motifs constants. Guy de Maupassant y passa sa jeunesse et décrivit les falaises dans ses lettres et dans le roman «Une vie».
De lui vient aussi l’image que tout guide répète : une falaise percée qui ressemble à un éléphant plongeant sa trompe dans la mer. On l’applique aujourd’hui le plus souvent à la porte d’Aval, avec l’Aiguille devant elle en guise de défense ; chez Maupassant lui-même, il s’agissait de la plus petite porte d’Amont. Le peuple avait de toute façon ces noms avant lui, car un paysan nomme ce qu’il voit.
Maupassant a aussi écrit un poème sur la Chambre des Demoiselles, mais on n’y trouve pas trois soeurs : chez lui, Satan séduit une seule jeune fille et la précipite dans le vide. Il est utile de le savoir. Les noms d’Eléonore, de Jacinthe et de Catherinette n’apparaissent que dans des versions tardivement mises par écrit, et le baron cruel fut peint de couleurs d’autant plus vives que les baigneurs se faisaient nombreux. Ce qui est ancien, c’est le nom de la cavité et l’habitude d’entendre le vent au-dessus de la falaise comme une voix. En 1909, Maurice Leblanc y installa son Arsène Lupin, dans «L’Aiguille creuse», et fit graver en 1927 les lettres D et F dans le roc. Cette fiction fait désormais partie du lieu.
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