La fée d’Argouges et le mot défendu
Au bord de l’Aure, à deux kilomètres au nord du bourg de Vaux-sur-Aure, dans le Bessin, se dresse le manoir d’Argouges, cerné de ses douves. On y entre par un pont dormant, et le logis y montre à la fois les créneaux d’une féodalité finissante et la lumière de la première Renaissance. C’est un lieu bien réel, classé monument historique. Mais la mémoire du pays y a logé autre chose qu’un chevalier de pierre : une fée, un serment, et un mot qu’il ne fallait jamais dire.
1 Le fief au bord de l’Aure
Le fief d’Argouges est mentionné dès le huitième siècle, et son nom viendrait d’un vieux mot désignant la rivière. La famille qui le tenait fut longtemps l’une des plus puissantes du Bessin. L’histoire garde le souvenir d’un Vaultier d’Argouges, proche de Guillaume le Bâtard, que le duc plaça au conseil de régence de Normandie lorsqu’il s’embarqua, en 1066, pour conquérir l’Angleterre. En 1383, à la montre de Saint-Sauveur-le-Vicomte, un Guillaume d’Argouges se présente en chevalier, accompagné de huit écuyers de sa compagnie.
Pendant la guerre de Cent Ans, le manoir fut pillé et en partie détruit ; une garnison anglaise y aurait été massacrée par Du Guesclin. On le releva à la fin du quinzième siècle. C’est de cette époque que datent le corps de logis en pierre de Caen, le gros colombier aux mille quatre cent soixante-quatorze boulins et, dans une salle, une cheminée que la tradition dit offerte par François Ier pour son mariage de 1514.
Les travaux s’arrêtèrent vers 1530, avant l’achèvement du grand escalier. La famille se sépara du domaine en 1632, et le manoir devint une ferme, ce qui le sauva des démolitions : onze cheminées monumentales y subsistent. Classé en 1924, il fut relevé de ses ruines à partir de 1983.
2 Le pacte et le mot défendu
La légende, elle, se raconte dans le pays depuis le Moyen Âge. Un dragon terrorisait la vallée, et les villageois vinrent implorer le seigneur d’Argouges. Le chevalier se mit en chasse et parvint à terrasser la bête dans son antre de la Fosse-Soucy ; mais le monstre, en mourant, s’effondra sur lui et le blessa à mort. Comme il allait rendre l’âme, une fée d’une grande beauté parut et lui offrit de le sauver. Elle ne posait qu’une condition : qu’il l’épousât, et qu’il ne pronçât jamais devant elle le mot « mort ».
Ils se marièrent, eurent de beaux enfants et vécurent heureux. Des années durèrent sans que le mot défendu échappât au seigneur. Puis vint le jour où le couple devait paraître à un tournoi, au château de Bayeux. La dame s’attardait à sa toilette ; l’époux, rongeant son frein, finit par lui lancer : « Belle dame, vous seriez bonne à aller chercher la mort, car vous êtes bien longue en vos besognes. »
À peine le mot dit, la fée poussa un cri déchirant et disparut en s’envolant par une fenêtre, laissant sur l’appui l’empreinte de son pied, que certains disent une main. On assure qu’elle revient, certains soirs de pleine lune, gémir au-dessus des douves en répétant tout bas : « la mort, la mort. »
3 La devise et l’empreinte
Le merveilleux se mêle ici à l’histoire, car la famille d’Argouges a bel et bien existé. Son cimier portait une femme et une devise que l’on lit « À la fée ». Les érudits pensent qu’il s’agissait d’abord d’un cri d’armes, « À la fois », que la tradition populaire aurait changé en fée. Le bayeusain Frédéric Pluquet, dans un livre sur les contes du Bessin paru en 1834, rapprochait le récit d’une victoire de Robert d’Argouges sur un adversaire de très haute taille, au siège de Bayeux de 1106.
Le conte appartient à une grande famille de légendes. Comme la fée Mélusine, la dame d’Argouges est une fée lignère : elle épouse un mortel à une condition, et sa rupture la fait disparaître. On y a vu un rappel, pour les seigneurs, de la fidélité au serment. D’autres demeures de la même famille revendiquent l’histoire : à Gratot, dans la Manche, on montre le pied de la fée ; à Rânes, dans l’Orne, se dresse la tour de la Fée.
Le manoir d’Argouges, aujourd’hui privé et fermé à la visite, demeure l’un des plus beaux témoins du Moyen Âge normand. Sur l’appui d’une de ses fenêtres, dit-on, l’empreinte est toujours là. Le promeneur qui suit l’Aure, de l’église du bourg aux ruines de Saint-Pierre, longe les douves et se prend à écouter, sous les branches, si le vent ne dit pas le mot défendu.
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