La Pierre de Couhard, le tombeau sans nom d’Autun
Au sud-est d’Autun, là où les dernières maisons cèdent la place aux prés et aux chemins creux, se dresse une masse de pierre grise en forme de pyramide. On l’appelle la Pierre de Couhard. Elle n’a ni porte, ni inscription, ni nom de défunt. Les Romains l’ont bâtie, le Moyen Âge l’a dépouillée, et les gens du pays, faute de savoir, lui ont donné une histoire : un géant endormi, un roi gaulois, un trésor auquel nul ne devait toucher.
1 La ville qui se voulait l’égale de Rome
Avant Autun il y eut Bibracte, la place forte des Éduens sur le mont Beuvray, un nid de bois et de terre battu par le vent. Sous Auguste, les Éduens descendirent dans la plaine et bâtirent une ville neuve qui portait le nom de l’empereur : Augustodunum. Bibracte fut abandonnée ; la capitale des Éduens avait changé de colline. La ville neuve reçut des rues tirées au cordeau, un théâtre parmi les plus vastes de l’Occident romain, des temples, des écoles où les fils des familles gauloises apprenaient le latin, et une enceinte de près de six kilomètres dont deux portes monumentales se dressent encore.
Les orateurs de la fin de l’Antiquité ne trouvaient pas de compliment trop grand pour elle : on l’appelait la «sœur et émule de Rome». La formule est restée, et les Autunois se la répètent encore, moitié moqueurs, moitié fiers, quinze siècles après la chute de l’Empire.
Hors les murs s’étendaient les champs des morts, car on n’enterrait pas dans la cité. L’un de ces cimetières, au sud-est, porte encore le nom de Champ des Urnes. C’est là, sur la pente de Couhard, que s’élevait la pyramide. Elle regardait la ville d’en haut, claire et lisse sous ses dalles de pierre ajustées. Qui montait par la route la voyait de loin et savait qu’en dessous reposait quelqu’un dont le nom devait durer plus longtemps que la chair.
2 Le tombeau du géant
Puis Rome s’en alla. Augustodunum devint Autun, une ville plus petite, serrée derrière ses vieux remparts. Les siècles suivants virent dans les ruines antiques une carrière commode et gratuite. On monta à Couhard avec leviers et charrettes, on descella les dalles du parement, et elles s’en allèrent dans les murs des granges et des maisons. Il ne resta que le noyau de blocage, ce cœur de mortier et de moellons que les bâtisseurs n’avaient jamais destiné à être vu : rugueux, gris, rongé par la pluie, et pourtant debout, haut de plus de vingt-deux mètres ; avec son parement, la pyramide en mesurait une bonne trentaine.
Une pierre pareille, sans inscription et sans porte, appelle une explication. Le pays lui en donna plusieurs. On disait que c’était le tombeau d’un géant, qu’aucun cercueil au monde n’aurait pu contenir. On disait aussi que c’était la sépulture d’un chef éduen d’avant les Romains, enseveli debout avec ses armes et son cheval, le visage tourné vers la ville qu’il avait perdue. On y vit encore le monument d’un druide gaulois, sur la foi d’une médaille d’or qu’on prétendait avoir trouvée là.
Les savants y virent un cénotaphe ou le tombeau d’un riche personnage de la nécropole voisine. Mais nul n’y a trouvé ni chambre, ni corps, ni nom ; et cette absence de réponse laissa toute la place aux histoires. Le géant, lui, n’a jamais quitté la pente.
3 Le trésor et la malédiction
Là où il y a une tombe sans nom, il y a un trésor : Couhard n’échappa pas à la règle. On racontait qu’au cœur de la maçonnerie dormait un coffre plein d’or, ou les armes du roi enterré là. Dès 1640, un abbé y fit percer un trou pour atteindre la chambre intérieure : il n’y avait pas de chambre, et le trou se voit encore. Après lui creusèrent des paysans la nuit, des curieux le dimanche, des messieurs de la ville avec pioches et cordes. Ils n’en remontèrent que de la terre et des éclats de mortier.
À cette convoitise répondait une peur. Les anciens disaient que la pierre ne devait pas être ouverte : le jour où l’on atteindrait le cœur du tombeau, le malheur tomberait sur Autun tout entière — l’incendie, la peste ou la guerre. On ajoutait que les plus acharnés avaient mal fini. Ainsi la Pierre gardait son secret par les deux bouts : elle promettait assez pour qu’on creuse, et menaçait assez pour qu’on s’arrête.
Elle est toujours là. On y monte en une petite demi-heure depuis la cathédrale, jusqu’à une masse grise classée monument historique dès 1840. Elle n’a toujours pas dit de qui elle est le tombeau. C’est peut-être pour cela qu’on y tient : dans une ville qui a gardé ses portes romaines et son tympan sculpté, la Pierre de Couhard est le seul monument qui refuse encore de s’expliquer.
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