La tour des Bourguignons d’Aigues-Mortes
Aigues-Mortes pose son carré de pierre dans le marais plat de la Camargue : une muraille de quelque seize cents mètres, quinze tours, dix portes, et à l’intérieur un damier de rues droites. Le roi Louis IX fit tracer la ville à partir de 1240 parce que la France ne possédait aucun port à elle sur la Méditerranée. L’une de ces tours porte un nom que nul n’oublie : la tour des Bourguignons.
1 La ville carrée dans le marais
En 1240, le roi Louis IX échange avec les moines de l’abbaye de Psalmodi une étendue de marais contre des biens ailleurs. La France n’avait alors aucun port méditerranéen en propre : la côte à l’est appartenait aux comtes de Provence, celle à l’ouest à l’Aragon. Le roi ne voulait dépendre ni de Gênes ni de Pise pour porter son armée outre-mer ; il fit donc bâtir une ville au milieu des étangs, sur le seul point où le sol pouvait la porter.
Il attira des habitants par des exemptions d’impôt et fit élever dès 1242 la tour de Constance, donjon rond de vingt-deux mètres de diamètre dont les murs atteignent six mètres d’épaisseur à la base. En août 1248, Louis IX quitta ce port avec une flotte pour la septième croisade ; en 1270 il repartit d’ici vers Tunis, où la maladie l’emporta. Les remparts vinrent plus tard : son fils Philippe III le Hardi les commença en 1272, et l’anneau ne se referma que vers 1300, sous Philippe IV le Bel.
2 L’année 1421
Deux siècles moins un peu plus tard, la France se déchira en deux. Les Armagnacs, parti de la maison d’Orléans puis du dauphin Charles VII, faisaient face aux Bourguignons, la suite des ducs de Bourgogne, qui traitaient avec les Anglais. La guerre civile se jouait surtout à Paris, mais elle atteignait aussi les marges, et un port royal était une prise. En 1421, Aigues-Mortes se trouvait aux mains des Bourguignons ; une garnison tenait les portes.
Ce qui advint cet été-là, on le raconte ainsi. Des habitants qui tenaient pour les Armagnacs ouvrirent une porte de nuit. Les troupes armagnaques entrèrent et poussèrent la garnison dans les rues étroites, où nul ne pouvait s’écarter ni fuir. Au jour, il y avait plus de morts que la ville n’en pouvait enterrer : pas de cimetière assez grand, pas de temps, et une chaleur qui montait du marais. La pourriture derrière une muraille close, cela s’appelle la contagion.
On porta donc les corps dans la salle basse de l’une des tours rondes et on les empila, couche après couche, avec entre chaque couche la seule chose dont Aigues-Mortes avait trop : le sel de ses propres salins. On gardait ainsi le poisson et le porc. Le sobriquet est resté — les Bourguignons salés — et la tour porte depuis lors leur nom. Restons honnêtes : que la ville ait changé de main en 1421 est acquis ; le sel et les cadavres empilés nous viennent surtout de descriptions locales plus tardives, comme la Notice d’E. di Pietro de 1821. Aucune source du temps ne donne un nombre de morts. Personne ne les a comptés.
3 Le sel, une mer partie et les femmes de la tour de Constance
Le sel était là avant la ville. Dès l’époque romaine on l’exploitait dans les marais de Peccais ; la tradition rattache ce nom à un ingénieur nommé Peccius. Le procédé n’a pas changé : l’eau de mer, à trente-huit grammes de sel par litre, passe de bassin en bassin, s’évapore, et atteint sur les tables salantes plus de deux cent soixante grammes par litre. Dans cette saumure ne survit qu’une algue, Dunaliella salina, qui se protège de la lumière par un pigment rouge — d’où les bassins roses que tout le monde photographie. Les soirs sans vent, une mince croûte de cristaux se forme en surface et se cueille à la main : la fleur de sel.
La mer, elle, s’en est allée. Les limons et les plages en croissance ont poussé le trait de côte vers le sud, et le port d’où partirent deux croisades se trouve aujourd’hui à quelques kilomètres dans les terres, relié au Grau-du-Roi par un chenal. Le port a disparu, le sel est resté. Plus loin en Camargue, les pèlerins vont aux Saintes-Maries-de-la-Mer, mais Aigues-Mortes s’en tient à ses deux tours.
Car la tour de Constance connut une seconde vie de prison. Philippe le Bel y fit enfermer des templiers en 1307. Après la révocation de l’édit de Nantes en 1685, on y enferma des femmes protestantes qui refusaient d’abjurer ; certaines y restèrent des décennies, dans la salle haute et ronde. Marie Durand, du Vivarais, y entra à dix-neuf ans et n’en ressortit que trente-huit ans plus tard, quand le prince de Beauvau fit libérer les dernières captives vers 1768. Sur la margelle du puits de cette salle, le mot REGISTER est gravé dans la pierre : résister, dans la langue ancienne du pays. Que le mot y soit, chacun le voit. Que Marie Durand l’ait gravé elle-même, c’est la tradition.
Vie FelineKattengedrag en vachtverzorging
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