Le diable et la queue coupée de Coaraze
Accroché à son piton de grès, au pied du mont Férion, Coaraze regarde la vallée du Paillon depuis six cent soixante-sept mètres. On l’appelle le village du soleil, et l’heure s’y lit sur des cadrans peints par des artistes. Mais avant les cadrans il y a le nom, et avant le nom il y a une bête minuscule que l’on trouve parfois entre deux pierres chaudes : un lézard à la queue coupée. Ce lézard est l’emblème de la commune, et il y est monté, dit-on, en compagnie du diable.
1 Le village du soleil
Le site est ancien. On pense que le bassin du Paillon fut occupé dès l’âge du bronze, au temps où l’on gravait les roches de la vallée des Merveilles. Sur la colline se dressait un castellaras, une enceinte de pierres sèches, puis une église et une maison forte au point le plus haut. Le village se recroquevilla autour, dans le moindre espace, et cet ordre dura jusqu’aux onzième et douzième siècles. En 1108 un document le nomme enfin : castellum Caude rase. Il dépendait alors de Nice pour l’administration comme pour le culte.
Les formes anciennes se suivent : Coarasa en 1235, Cauda Rasa en 1256. Ligures, Celtes et Romains s’y étaient succédé. Le 2 mars 1629, Coaraze fut érigé en baronnie ; de 1744 à 1748 il connut une administration espagnole, avant que la route de Nice n’atteigne enfin le village, desservi dès lors en quatre heures de diligence.
Aujourd’hui Coaraze compte parmi les plus beaux villages de France. On y monte de place en placette par des ruelles à l’abri des pontis, le long des murs de pierre vive et des façades aux couleurs chaudes, passant de l’ombre fraîche à l’éblouissement du plein soleil. C’est ce soleil qui lui vaut son surnom.
2 La queue du diable
D’où vient ce nom de Coaraze ? En occitan, coa rasa se traduit par queue rasée, et la tradition en fait un récit. Il y a bien longtemps, dit-on, les gens de Coaraze parvinrent à capturer le diable. Pour le retenir, ils l’attachèrent par la queue avec de la glu. Le Malin se débattit, tira, et ne trouva qu’un moyen de fuir : se couper la queue lui-même. Il s’échappa ainsi, ras, laissant sa queue aux villageois. De cet exploit la commune aurait tiré son nom, coa rasa, la queue coupée.
D’autres racontent la chose autrement. Certains voient dans le nom le lézard sans queue que dessine, en contrebas, le confluent du torrent de la Gravière et du Paillon. D’autres rappellent que les anciens portaient les cheveux longs à la mode gauloise, tandis que ceux de Coaraze avaient la nuque rasée.
Et l’honnêteté a ici sa place. Les savants penchent pour une explication moins plaisante : le nom viendrait du latin quadrata, la ferme carrée, attiré ensuite vers cauda, la queue, qui donne en occitan coa. La légende serait donc née du nom, et non l’inverse. Mais Coaraze n’y perd rien, car de cette queue coupée elle a fait son signe.
3 L’heure au soleil
Le blason de la commune porte, sur champ d’or, un lézard d’azur dressé, la queue rompue : la bête du récit, gravée dans les armes. On la retrouve partout dans le village, car en 1960 le maire demanda à des artistes de renom de peindre des cadrans solaires sur les façades, cet instrument des pays du soleil. Jean Cocteau en dessina un, Les Lézards, réalisé en céramique avec Gilbert Valentin. Huit cadrans furent posés, le projet fut un temps abandonné, puis repris en 2008 ; Ben, Sosno, Goetz et Ponce de Léon s’y ajoutèrent, et l’on en compte aujourd’hui près d’une douzaine sur la mairie, l’école et la place de l’église.
Le village garde d’autres trésors. À un kilomètre de l’entrée, sur l’ancien chemin muletier de Nice, la chapelle Saint-Sébastien fut bâtie vers 1530 pour protéger le bourg de la peste ; ses peintures du seizième siècle, dues à un maître niçois anonyme, lui valent depuis 2001 le classement au titre des monuments historiques. Plus haut, la chapelle Bleue déroule un décor en camaïeu peint en 1962 par Angelo Ponce de Léon, et l’église Saint-Jean-Baptiste cache derrière sa façade sobre un intérieur baroque.
Ainsi va Coaraze : un village qui lit l’heure au soleil et porte, pour armes, la queue que le diable y laissa.
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