Charles Martel et la ville aux trois marteaux
Sur un plateau du Causse, au nord du Lot, se dresse Martel : une petite cité de pierre blonde que l’on surnomme la ville aux sept tours. Elle regarde de loin la vallée de la Dordogne, entre le Limousin et le Quercy, là où se croisaient jadis la route royale de Paris à Toulouse et la route du sel. La tradition lui donne pour parrain un héros carolingien, Charles Martel, et pour emblème trois marteaux. L’histoire, elle, raconte autre chose ; mais à Martel, la légende et les pierres ont fini par se donner la main.
1 Le marteau et le nom
On raconte à Martel que la ville doit son nom à Charles Martel, maire du palais et grand-père de Charlemagne. Après la bataille de Poitiers, en 732, le chef franc aurait poursuivi les Sarrasins vers le sud et les aurait écrasés tout près d’ici, à Loupchat, en 733. Pour remercier le ciel de cette victoire, il aurait fondé une ville autour d’une église dédiée à saint Maur, et l’aurait marquée de trois marteaux, ceux dont il frappait ses ennemis comme sur une enclume.
Le récit est beau, et il explique tout : le nom, l’église, le blason. L’historien Pierre Riché a même défendu l’idée que le surnom de Martel, marteau en ancien français et en occitan, serait né de cette déroute infligée aux troupes musulmanes. Mais ce surnom fut donné au chef franc après sa mort, et la ville, elle, ne fut bâtie que trois siècles plus tard.
Aucun manuscrit ne relie Martel à Charles Martel avant le seizième siècle. Le lien fut forgé tardivement, puis repris au dix-neuvième siècle, au temps où l’on aimait donner aux villes des origines glorieuses. Les trois marteaux du blason ont sans doute une cause plus modeste : les forges qui travaillaient ici, la Faurie, et les marchands de fer qui firent la première fortune de la cité.
2 Une ville née d’un carrefour
La Martel réelle est née au onzième siècle, non d’une bataille mais d’un carrefour. Sur ce plateau se croisaient la vieille voie de Paris vers le midi et la route du sel qui montait de la Dordogne vers l’Auvergne. L’abbaye bénédictine de Souillac y installa un marché du sel, sous la double protection des vicomtes de Turenne et de Brassac. Autour de ce marché, des serviteurs de l’abbaye devinrent artisans et marchands, et une bourgade se forma.
En 1183, Raymond II de Turenne racheta la vicomté de Brassac et devint le seul maître de la ville. Cette même année, Martel entra dans la grande histoire : Henri le Jeune, fils révolté d’Henri II d’Angleterre et d’Aliénor d’Aquitaine, y mourut dans la maison du bourgeois Étienne Fabri, au retour du pillage de Rocamadour. En 1219, les habitants obtinrent du vicomte une charte de franchises qui les exonérait d’impôts : ce fut le début de leur premier âge d’or.
Gouvernée par quatre consuls élus chaque année, Martel prospera sur le blé, le sel et le bétail. Pendant la guerre de Cent Ans, prise dans les querelles entre l’Aquitaine anglaise et le roi de France, elle se hérissa de remparts et de tours. Jamais elle ne fut emportée par les armes : ses consuls savaient acheter la paix quand il le fallait, là où des voisines comme Gramat succombèrent.
3 La ville aux sept tours
Le surnom de ville aux sept tours vient du dix-septième siècle. Parmi la trentaine de tours que comptait la cité, sept dominaient le plateau : le clocher de l’église Saint-Maur, le beffroi de l’hôtel de la Raymondie, la tour Tournemire qui servit de prison, celles des Cordeliers, de Fabri, de Briance et de Mirandol. On les rattacha plus tard à une allégorie des sept vertus, conçue pour l’accueil solennel de la vicomtesse de Turenne en 1615.
Au cœur de la ville s’ouvre la place bordée du palais de la Raymondie, bâti vers 1280 par un riche bourgeois et devenu l’hôtel de ville. Tout près, la halle du dix-huitième siècle abrite encore sa charpente de châtaignier et ses conques, ces mesures à grain creusées dans la pierre. L’église Saint-Maur, fortifiée, dresse son clocher gothique à plus de quarante mètres : un bel exemple du gothique du Midi.
Longtemps marché du sel et du bétail, Martel devint au dix-neuvième siècle une capitale de la truffe ; le marché de Noël 1904 vit changer de mains plus de vingt tonnes d’or noir. Aujourd’hui classée parmi les Plus Beaux Villages de France, la cité a gardé ses trois marteaux et sa légende. Les historiens ont raison de la corriger ; Martel, elle, a gardé le récit.
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